NOCTURNE II
« LA NUIT DU COEUR«
Le chœur a cappella met le temps à nu…
D’abbaye en abbaye, de siècle en siècle, il fait entendre la voix de notre première humanité jusqu’à celle d’aujourd’hui. La présence de l’aube dans les ténèbres.
Capturer l’essence d’une oeuvre dont la raison d’être n’est qu’émotion et dont le but n’est pas de plaire, mais d’accéder à un lien primaire. Celui qui nous lie aveuglément à tous ceux et à tout ce qui nous entoure. Une empreinte d’histoire, non pas de guerres, de conquêtes ou de religions, mais d’une histoire bien plus universelle et à laquelle la spiritualité propose d’accéder. Telle est la quête de ce spectacle, dont le programme rend hommage à des créations motivées par l’instinct et la libre expression. Il propose un voyage méditatif, une traversée dans le temps et d’en retrouver, en soi, les marques héritées, inées.
I
- MARBRIANO DE ORTO (1460-1529)
- Lamentation de Jérémie pour le Jeudi Saint : Guimel
- Manuscrit de Santa Cecilia in Trastevere (1071)
- Introït : Nos autem gloriari oportet
- FRANK MARTIN (1890-1974)
- Messe à double-chœur : Kyrie
- ORLANDO DI LASSO 1532-1594)
- Répons des ténèbres : In monte Oliveti
- FRANK MARTIN (1890-1974)
- Messe à double-chœur : Gloria
- SAINT THOMAS D’AQUIN (1226-1274)
- Hymne : Pange lingua
- Manuscrit franciscain corse (1649)
- Tantum ergo
- ARVO PÄRT (1935)
- Cantique de Siméon : Nunc Dimittis
II
- THOMAS TALLIS (1505-1585)
- Lamentation de Jérémie pour le Vendredi Saint : Aleph
- Manuscrit de Santa Cecilia in Trastevere (1071)
- Impropères : Popule meus / Hagyos O Theos
- FRANK MARTIN (1890-1974)
- Messe à double-chœur : Credo (1ère partie)
- GRADUEL TRIPLEX DE SOLESMES (1979)
- Hymne : Crux fidelis
- KNUT NYSTEDT (1915-2014)
- Antienne : O Crux
III
- CRISTOBAL DE MORALES (c.1500-1553)
- Lamentation de Jérémie pour le Samedi Saint : Zain
- FRANK MARTIN (1890-1974)
- Messe à double-chœur : Credo (2nde partie)
- Manuscrit de Santa Cecilia in Trastevere (1071)
- Alleluia / Pascha nostrum
- WILLIAM BYRD (1540-1623)
- Motet pour l’Offertoire : Terra tremuit
- GRADUEL TRIPLEX DE SOLESMES (1979)
- Séquence : Victimae paschali laudes
- FRANK MARTIN (1890-1974)
- Messe à double-chœur : Sanctus
- Faux bourdon parisien issu du Manuscrit de Carpentras
- Psaume 112 : Alleluia / Laudate pueri Dominum
- FRANK MARTIN (1890-1974)
- Messe à double-chœur : Agnus Dei
32 chanteurs
Florian Delattre : lumières
NOTE D’INTENTION
« Extraire le coeur de son écrin de ténèbres ».
C’est par ce sous-titre que Christian Bobin, dans une interview, décrivait l’un de ses derniers livres, « La nuit du coeur », comme une tentative pudique d’extraire le coeur de son écrin de ténèbres. Ce livre parle essentiellement du rapport qu’entretient l’auteur avec le village de Conques et son abbaye, ainsi que d’une certaine idée du sacré : « On a tort de parler trop vite du spirituel, on a surtout tort d’en faire quelque chose de brumeux. S’il y a un ciel, il est à chercher sur Terre. Une abbatiale, c’est d’abord matériel : le brun des grandes dalles bosselées, creusées par les pas des fi dèles, et puis les bancs, le bruit des voix, les chuchotements. Il y a
aussi les piliers, ces bons piliers comme du pain complet. (…) Je suis souvent de marbre devant les lieux dits « sacrés », comme si on allait me montrer quelqu’un de trop maquillé. Logiquement, il aurait dû ne rien se passer à Conques. Et pourtant, j’y ai trouvé quelque chose qui était à fl eur de langage, mais je ne sais pas ce que c’est. Ce que je sais, c’est qu’il n’y a pas de lieu sacré parce que rien n’est profane dans cette vie. À part nos certitudes. Tout ce qui est promis à la mortalité est sacré. »
Ce programme parle à ma manière d’une rencontre avec Conques, où j’y ai vécu une forte expérience spirituelle (en ce sens, je veux dire sensorielle et concrète) au cours de la « semaine sainte » de l’année 2021. Rien de mystique, ou de brumeux comme le dit Bobin, mais plutôt, et bien au contraire, un océan de sensations qui m’a transporté bien loin des préoccupations de la vie courante et d’un monde moderne aux relents parfois trop communs. Pendant quelques jours nous vivions en groupe l’expérience presque archéologique de chanter des hymnes millénaires et de tenter d’en saisir la vibration profonde. L’intensité de ce moment, vécu en quasi communauté, tenait pour beaucoup du lieu dans lequel nous le vivions (Conques), mais il tenait aussi de la liturgie si particulière qui subsiste au sein de l’Église, que l’on appelle le « triduum pascal ». Cette période de trois jours précédant Pâques, où toute l’histoire du Christ semble se condenser et prendre une tournure décisive.
Il y a réellement lieu de parler d’une puissante sensation de traversée intérieure, qui s’accordait avec les éléments météorologiques mais aussi avec les matières qui nous entouraient, comme ces pierres du XIe siècle (même époque que les chants les plus anciens de ce programme), ou encore avec les personnes avec lesquelles j’ai vécu ces instants…
Or, les ténèbres sont aussi le nom que l’on donne aux offices de matines spécifi ques à ces trois jours précédent Pâques. On y chantait généralement des textes et des chants magnifi ques, mais emprunts de beaucoup de tristesse et de mélancolie, dont les fameuses lamentations du prophète Jérémie.
J’ai cherché par l’architecture de ce programme à recréer cette forte temporalité marquée par le chiffre 3 et qui m’a particulièrement touché au cours de cette expérience : les 3 jours avant Pâques, les 3 heures fondamentales qui marquent la disparition et le retour de la lumière (coucher du soleil, nuit noire, lever du soleil), ou encore les 3 nocturnes que composent chaque office des ténèbres… En 3 temps, j’invite l’auditeur à traverser une expérience d’écoute de 3 différentes temporalités de répertoires qui puisent dans un immense patrimoine musical imaginaire relié à cette circonstance liturgique : les premières notations médiévales (XIe-XIIe) coïncidant avec la fondation de Conques, les riches polyphonies de la Renaissance et enfi n le XXe siècle qui a cherché, dans un mouvement de libération du langage, une certaine synthèse esthétique de ces répertoires du passé.
Tout en prenant de nombreuses libertés par rapport à l’architecture de ces rites traditionnels hérités de la Rome antique, je m’appuie sur la construction très dramaturgique de ces rituels – qui a fait ses preuves – pour effectuer ce voyage au cours d’un seul concert.
Enfi n, le tout s’articule autour d’une oeuvre centrale et génératrice, il s’agit de la « Messe à double-choeur » de Frank Martin, que j’inscris volontairement dans un contexte pour lequel elle
n’a pas été écrite au départ, mais qui selon moi lui donne un tout autre visage ici, et une force inattendue.
Simon-Pierre Bestion
Photo Hubert Caldagues
